Abus Spirituel

Aurélia

Dès leur plus jeune âge mes parents ont été assujettis au travail, jusqu’à l’abrutissement, comme c’était souvent le cas dans le monde rural des années 50. Le labeur auquel ils étaient soumis, ne laissait pas beaucoup de place à la douceur, aux relations saines d’écoute et de respect d’autrui. Ils ont donc simplement reproduit ce qu’ils avaient vécu.

Aussi, dans mon enfance tout était sacrifié au travail : notre temps et notre énergie. Nous subissions le perfectionnisme de mon père qui n’avait aucune limite. Aussi comme le disent Townsend et Cloud « quand les limites sont sans cesse franchies on pense qu’on ne compte pas et on devient incapable de faire respecter les limites qui nous préservent de l’envahissement d’autrui. »1

Par ailleurs, j’ai cru pendant longtemps que nous étions une famille modèle parce que les conflits n’étaient jamais exprimés. C’est pourtant là où résidait le problème. Selon les mêmes auteurs déjà cités : « des parents qui boudent, qui imposent un long silence, qui crient, qui par ses moyens se retirent émotionnellement de la relation sans aborder clairement le différent, font en fait du chantage émotionnel. Les enfants, une fois adultes craindront également d’être rejetés quand ils défendront leur frontière. » 1

En effet, j’avais peur de m’opposer ou même d’exprimer une pensée divergente car toute idée étrangère rencontrait de vives réprimandes. Ma sœur qui se rebellait, contre ce qu’elle nommait de la tyrannie, recevait de solides coups de poings sur la tête. Elle avait même été attachée comme un chien un jour où elle m’avait mordu. Pour ma part, je me rangeais vite à l’avis de mes parents pour ne pas faire de vagues. « Les enfants », qui grandissent dans un tel contexte « apprennent vite à se dissimuler derrière un sourire servile. Mais en grandissant ces enfants souffrent de dépression, d’anxiété (c’était mon cas), de conflits relationnels et sont souvent la proie de la drogue et de l’alcool. L’hostilité des parents fera que l’enfant aura du mal à dire non (…) et deviendront esclave d’autrui. » 1) Je me courbais donc et j’étais particulièrement sensible aux reproches. Par ailleurs la culpabilité était l’ingrédient majeur qui me faisait marcher, courir même, et a été mon plus grand écueil. Elle m’a rendue vulnérable aux manipulations futures.

Par ailleurs, j’étais tellement avide de l’affection de mon père. Je me souviens d’une rare fois où il a posé sa main sur ma tête pour signifier son approbation. Que n’aurais-je fait pour qu’il réitère ce geste !

Souvent abandonnés petits : nous passions les mercredi seuls avec le sentiment que nous ne comptions pas.

J’étais ceinture noire 2ème dan de judo et même championne d’Alsace, mais mes parents n’ont jamais assisté à un seul de mes combats. Il me semblait donc que l’amour n’était pas gratuit et qu’il fallait le mériter au prix de grands d’efforts.

Mon père avait lui-même subis des maltraitances graves et je pense que compte tenu des faits, il ne nous a pas fait subir le cinquième de ce qu’il a lui-même vécu.

Au moment où mon mari et moi avons rejoint une petite église, je pensais trouver un cadre sécurisant. En effet, une fissure insidieuse ne nous permettait pas de ramer ensemble en toute harmonie et notre barque commençait à prendre l’eau. J’avais épousé un homme blessé et fragile, brimé par un père autoritaire qui avait abandonné sa famille. Suite au divorce de ses parents et au mépris toujours latent de son père sur sa personne, Kérouan était tombé très jeune dans une dépendance à la pornographie qui lui a fait mener une vie de débauche tenace et profondément, enracinée dès son plus jeune âge. Je n’étais pas au courant des problèmes de Kerouan avant le mariage mais je les devinais peu à peu…

Ce qui suit est un témoignage unique et ne vise en aucun cas les responsables spirituels en général. Mon ancien responsable a été dépassé par notre situation, tout en pensant bien faire. En soutenant mon mari, il souhaitait à sa manière sauver notre couple.

Contrairement à moi, notre responsable spirituel de cette époque était au courant des chutes de Kérouan. Pour ma part, j’ai pensé que ce responsable serait pour Kérouan, ce père positif qui lui a toujours fait défaut. Mais au fur et à mesure des années j’ai réalisé, sans savoir ce qui se tramait, que les problèmes de mon mari envahissaient sa vie. Je livrai au responsable mes appréhensions comme à un père, sans recueillir aucune réaction positive de sa part. Au contraire, bien souvent je me faisais rembarrer avec agacement. La vérité que je pressentais et qui était niée commençait à me détruire et ma santé mentale s’érodait. Je doutais de mes perceptions puisque, en toute bonne foi le responsable a déclamé solennellement et devant toute l’église que « Kérouan vivait dans la lumière ». En effet, pendant 8 ans il avait couvert les dérives de mon mari. Il lui avait conseillé de me cacher sa vie de débauche et lui avait également laissé le ministère de la louange ce qui m’avait rassurée faussement. Un psychologue dira qu’ « il n’y a rien de plus efficace que le mensonge, pour faire croire à quelqu’un qu’il devient fou. » 2)

La vérité a éclaté 10 ans après notre mariage et j’ai appris que la dépendance de Kérouan, l’avait amené à faire des rencontres sexuelles sans lendemain avec des couples et des femmes qui comme lui ne cherchaient que le sexe. Je me suis sentie trahie non seulement par Kérouan mais également par le responsable spirituel. Combien de fois, en effet, étais-je venue lui confier mes doutes, mes craintes, et mes angoisses ? Or suite à ces révélations, ce responsable a continué à imposer le silence sur ce qui minait notre couple. Kérouan de son côté, était seulement contrarié de s’être fait prendre. Il ne parvenait pas à saisir la gravité de ses actes et était muré dans un profond déni. En aucun cas, il réalisait ce que je pouvais ressentir, bien au contraire : dans une large mesure il me considérait même responsable de ses incartades. J’ai osé proposer une thérapie à mon mari ce qui a déclenché en lui une colère tumultueuse. Le responsable, de son côté, condamnait vivement toute démarche chez un psychologue. C’était selon lui un manque de confiance en Dieu. J’avais conçu un questionnaire pour reprendre la communication avec mon mari qui était si tendue. Malheureusement le responsable a déconseillé à mon mari d’y répondre. Toutes mes tentatives pour chercher le dialogue étaient interprétées comme des manigances pour faire payer à mon mari son infidélité. Une forme d’intimité s’était formée entre Kérouan et le responsable à mes dépends et je devais surveiller mes moindres paroles.

Après une chute où Kérouan m’a avoué avoir cédé une nouvelle fois aux charmes d’une prostituée, j’ai rassemblé tout mon courage et j’ai demandé un entretien au responsable. Il ne me restait, hélas, que cette solution. Je sentais en effet qu’il voulait garder la main mise sur notre situation, ce qui m’obligeait à me confier à lui seul. (Aujourd’hui, d’ailleurs, aucun membre de ma famille proche n’est au courant). J’ai osé lamentablement dire que, tout de même, la fidélité est nécessaire au couple et qu’elle était une preuve d’amour. J’attendais, tremblante, la confirmation du Papa Céleste, j’avais besoin d’entendre la voix rassurante du Père. Mais mes propos l’ont fait bondir et il m’a répondu que l’amour pouvait exister sans fidélité. Il m’a renvoyé mon manque de générosité, de spiritualité, je commençais à perdre pied…Comme le disent Townsend et Cloud : « Certains ont été enseignés par leur église que les limites sont contraires à la Bible, déloyales et égoïstes » 1) Je n’avais droit à rien. Quand je me hasardais à partager timidement mes craintes au responsable, il me fallait prendre de multiples détours. Il était impossible de lui parler de mes sentiments considérés comme des fumées pernicieuses et mensongères, sans me confronter à ses réactions vives. Pour lui, comme il le clamait souvent, le ressenti ment (du verbe mentir). Je déposais donc chaque mot précautionneusement comme sur une balance pour estimer le poids qu’il allait faire en tombant. De plus, Je commençais à réaliser que je me retrouverais seule face aux chutes récurrentes que Kérouan ne maîtrisait plus, ballotés par les vagues et par le vent qui soufflait comme il voulait…

Ma souffrance était devenue suspecte. Si je souffrais c’est que je regardais « trop mon nombril » selon les termes d’un ancien. J’étais en deuil et on me reprochait de l’être. J’avais un cœur méchant peu enclin au pardon. Avec une telle attitude, comment pourrais-je bénéficier de la grâce devant le trône de Dieu ? Avec ce cœur dur, je ne pouvais générer rien de bon et si Kérouan ne fréquentait plus l’église à ce moment-là, c’était de ma faute. C’était à peine : si Kérouan me trompait, c’est que je l’avais mérité. La victime, c’était lui, et les rôles étaient inversés. J’aurais juste aimé recueillir quelques regrets à la place de toutes les accusations mais, en aucun cas, je refusais le pardon à Kérouan, or c’est pourtant le reproche insupportable que l’on me faisait. Je me sentais manipulée par une situation de plus en plus absurde tout en étant incapable de la dénoncer…

Lorsque j’enfreignais les règles du responsable en cherchant auprès d’autres chrétiens une oreille attentive, je me sentais coupable. Coupable, également en lisant en cachette des livres pour comprendre et je craignais que mon mari n’en parle au responsable. Coupable aussi d’être déprimée. Finalement, je n’avais plus le droit de parler du problème puisqu’il n’existait pas. Nous n’avons d’ailleurs pas pu bénéficier des prières des frères et sœurs puisque personne ne devait être au courant. J’ai accepté que mes émotions soient niées. J’ai accepté que mes limites soient transgressées.

J’ai continué consécutivement et pendant six ans encore à fermer les yeux sur les retards inexpliqués et les absences, enchaînée à ma galère et j’ai continué à ramer avec plus d’acharnement contre vents et marées. J’ai cru aux mensonges, je les ai avalés, je les ai bu à grande gorgée comme si leur poison allait endormir ma vigilance et faire taire l’angoisse qui m’étouffait de plus en plus. Accoutumée à la manipulation, au contrôle, à la culpabilité, j’étais devenue incapable de dire : ce n’est pas juste, incapable de me fier à mon propre raisonnement, à mes propres sentiments, à mes propres intuitions qui me disaient que ce n’était pas fini contrairement à ce qu’on voulait me faire croire. J’ai donc vécu encore six ans avec un mari qui ne m’était toujours pas fidèle et ne manifestait pas de véritable repentance. Pendant ces six années j’ai attendu un appel du responsable avec des mots de père qui ne sont jamais venus.

Je m’étais accrochée au responsable au lieu de m’attacher au Père Céleste. J’attendais qu’un jour l’évidence s’impose à lui, mais ce jour n’est jamais arrivé. Comme tous les membres de notre église j’avais développé une dépendance par rapport à ses conseils, alors que son regard négatif sur ma vie m’avait déstructurée et m’avait de plus en plus enchaînée.

 Le dernier entretien était spécialement houleux : il m’accablait d’avoir consulté un pédopsychiatre pour mon fils de 6 ans qui présentait des troubles autistiques. La lumière de la Vérité tout à coup s’étalait devant moi, illuminait, embrasait l’océan. Alors j’ai vu cette vérité qui « ETAIT, EST et SERA », inscrite dans le livre de la vie, celle-là même qui était niée. Et rien ni personne ne pourra la contester : cette évidence me sautait aux yeux comme un phare dans ma nuit.  Alors seulement, je me suis libérée de l’emprise de mon responsable. J’ai largué les amarres, prête à affronter l’océan.

 

Mais l’ennemi qu’il me fallait aborder était bien trop puissant. Quand la tempête a fait rage à nouveau, quand les vents me plaquaient, j’étais acculée à l’évidence que mon mari ne parviendrait pas à se libérer de sa dépendance. Kérouan, venait d’inviter un couple dans le lit conjugal alors que je m’étais m’absentée pendant deux jours.  Cette fois, notre esquif déjà fragilisé a été éperonné et tanguait dangereusement. Éventré, il menaçait d’aller rejoindre les épaves dans la vase boueuse. J’ai enfin lâché prise et je suis revenue bredouille vers le rivage. Alors j’ai entendu la voix de Jésus, ma lumière. Il comprenait ma lassitude, il avait vu que dans les eaux noires je n’avais rien pris dans mes filets, ni l’affection tant attendue, ni la fidélité. « Maître (ai-je argumenté), j’ai travaillé toute la nuit sans rien prendreMais sur ta parole je jetterai les filets» 3) Il m’a juste demandé de retourner pêcher dans un torrent de vie.

Je suis donc retournée sur les eaux. Alors à Torrent de Vie j’ai entendu la voix de mon Père Céleste. D’abord, il m’a parlé doucement à travers tous les témoignages des coques brisées, des navires échoués, des bateaux partis à la dérive et à contre-courant, de tous ceux qui ont rencontré des écueils, de ceux qui se sont fracassés sur les rochers… et qui ont repris la mer, plus braves et plus forts, grâce à la puissance de Jésus…

Jésus avait apaisé la tempête, il était au gouvernail de leur vie et même si certaines coques portaient encore la marque des batailles perdues, ils voguaient paisiblement sur une mer étale, vers un horizon sur lequel se couchait un soleil flamboyant…

Ces bateaux, de plus, ne cachaient pas leurs éraflures… « Comment ! On avait donc le droit de DIRE ? » J’en étais bouleversée. Lentement, j’ai pu moi aussi enfin dire l’indicible sans qu’on me charge de reproches, j’ai enfin pu me libérer comme le souffle du vent dans les voiles.

Mon étonnement était à son comble quand le coordinateur de TDV m’a demandé pardon par substitution pour les abus subis par mon responsable d’antan : des flots immenses sont montés en vague et ont submergés mon cœur… C’était mon Père qui à travers un homme me prouvait que mon ressenti n’était pas inapproprié. Ensuite, doucement Mon Père Céleste m’a parlé de Lui, Il m’a montré que Lui aussi a aimé. Il a aimé Israël, Il a pris soin d’elle, l’a lavée, l’a couverte de fin lin et de vêtements soyeux, l’a parée d’ornements précieux et a déposé sur sa tête une couronne d’or. Il lui a juré fidélité et a fait alliance avec elle.  Son amour, ses tendres soins pour elle, avait fait d’elle une reine, parfaite en beauté. Puis tristement, Il m’a raconté comment Israël s’est détournée de son amour : « elle ne s’est pas souvenue du temps de sa jeunesse quand elle était nue, elle a jeté à ses amants tous les ornements et les parures offerts par amour (…) puis elle s’est livrée à ses amants » 4)

Il m’a fait voir les plaies profondes sur ses deux pieds et sur deux ses mains : ses blessures d’amour. Aujourd’hui encore le Christ exprime son indignation : «  quelle faiblesse de cœur Israël, as-tu eue en faisant toutes ses choses qui sont l’œuvre d’une maîtresse prostituée ! »  Sa colère était si juste et si légitime. J’ai compris qu’Il ne me culpabilisait pas non plus pour ma colère, ni pour mes questionnements, ni pour ma douleur et que je pouvais la laisser couler en Lui, dans ses plaies : « C’est par ses meurtrissures que j’étais guérie » 5)

D’autre part, quand il m’a montré ses plaies, j’étais honteuse, bien sûr, car moi aussi je l’avais blessé, en faisant de Kérouan mon idole en me courbant devant d’autres, comme ce responsable qui avait ainsi pu asseoir son emprise sur moi. J’ai pleuré sur Sa douleur comme Il avait pleuré sur la mienne. Mon Père avait toujours été là, mais moi je n’avais pas entendu sa voix et je m’étais soumise à la cadence infernale de ma galère. Mon Père voulait me rendre libre, Il me libérait de toutes les fausses interprétations de sa parole. Je n’étais plus enferrée par de faux concepts évangéliques qu’Il remplaçait doucement par ses critères à  Lui : Hébreux 13:4 : « Que le mariage soit honoré de tous et le lit conjugal exempt de souillure » Il était le garant de la fidélité. Dans Ephésiens 4 : 25 il me disait : « C’est pourquoi, renoncez au mensonge, et que chacun de vous parle selon la vérité à son prochain ». Là j’étais touchée jusqu’aux larmes, car le déni de mon mari et ses perpétuels mensonges m’avait fortement déstabilisée : Mon Père céleste était aussi le garant de la vérité.

 

Aujourd’hui je bénis mon Dieu qui s’est révélé à moi comme Mon Père mais aussi comme mon protecteur par rapport aux abus spirituels.

J’ai découvert qu’une relation profonde avec Mon Père était la meilleure protection contre toutes sortes de dépendances. Or, Mon Père ne s’est pas arrêté en si bon chemin avec nous, car lorsque nous l’avons inviter dans notre barque, Il a apaisé la tempête au-delà de ce nous pouvions imaginer.

Alors, au-delà de toute attente, mon mari a pu grâce à Jésus, entamer une démarche de guérison profonde et se libérer des chaînes de sa dépendance.

C’était un navire en berne que j’avais devant moi, conscient de tous les coups portés à notre frêle esquif. Plus de drapeau flottant fièrement au vent avec toutes les revendications orgueilleuses du vainqueur. Plus de canon sur le pont, prêt à se décharger de sa responsabilité. Non, plus rien de tout cela : les faits étaient enfin reconnus pour ce qu’ils étaient, avec tout leur pouvoir destructeur. Kérouan a reconnu pleinement sa responsabilité par rapport au naufrage de notre couple. Il a accepté de voir dans les flancs de la coque les trous béants qui auraient pu l’entrainer au fond. Il m’a accordé du temps, beaucoup de temps et surtout le droit de dire. Il a prêté une oreille attentive à mes doléances, il m’a ainsi aidée à réparer le navire, à colmater les brèches et a ainsi contribué à le remettre à flot. Il n’y avait plus d’accusation mais une vraie demande de pardon. Alors, notre esquif a pu reprendre la mer et affronter les vagues qui nous semblent si douces et si tranquilles, prêt pour d’autres croisières. Nous voguons ainsi paisiblement depuis quatre bonnes années qui n’ont rien à voir avec les 20 années précédentes. Dieu dans son amour est entrain « de remplacer les années qu’ont dévorées les sauterelles. » 6)

Cet épisode vous est raconté dans la rubrique : un couple pris dans la tourmente de la dépendance sexuelle.

1) Oser s’affirmer : Henry Cloud et John Townsend

2)  Infidélité et après ? Don-David Lusterman

3)  Luc 5 : 5

4)  Ezéchiel 16

5)  Esaïe : 53 : 5